Un nazi peut-il penser?

Par Akis Gavriilidis et Juan-Domingo Sanchez

On trouve dans le numéro 4 de l’année 2007 de « Théa » un article du Directeur de la Fondation Auschwitz, M. Yannis Thanassekos, ayant pour titre Le débat autour de la réception de Carl Schmitt. Critique de la modernité: théologie politique ou retour aux «anciens »? Dans cet article, l’auteur soutient essentiellement deux thèses: a) qu’il n’est pas justifié de séparer la théorie politique de Carl Schmitt de son comportement pratique personnel, et plus particulièrement de son engagement nazi et ses prises de position ouvertement antisémites; b) que, pour cette raison, il est inadmissible d’étudier Schmitt, de publier et de commenter ses écrits comme on le ferait pour n’importe quel autre théoricien, parce que cela reviendrait à favoriser et à renforcer des idées totalitaires. En outre, il fait état de l’existence de deux grands courants de «réception » de la pensée de Carl Schmitt qui seraient la «théologie politique » de gauche et le retour «aux anciens » prôné par Léo Strauss. Ces deux courants seraient unis, d’après lui, par une critique dangereuse et inacceptable  de la modernité et des Lumières.

La vigilance envers l’insistance des idées de l’extrême droite et leur réapparition sous des formes et variations toujours nouvelles est en soi louable.  En effet, les dangers relevés par cet article existent réellement. Mais nous croyons que l’auteur fait preuve d’un grand optimisme en croyant qu’il suffit d’isoler et de dénoncer les représentants avérés de l’extrême droite pour écarter le danger totalitaire. Les problèmes théoriques et pratiques liés à la lutte contre le racisme et le totalitarisme sont complexes et délicats: ils demandent une discussion approfondie et ne sauraient être traités avec désinvolture. C’est pour contribuer à cette réflexion bien nécessaire, que nous voudrions soumettre quelques idées sur certains points évoqués par M. Thanassekos.

L’auteur résume son argument comme suit :

« s’il s’agissait, tout inventaire fait, de reconnaître et d’affirmer que Carl Schmitt fut un idéologue nazi et qu’à ce titre il a ouvert la voie à la politique criminelle nazie et, singulièrement, à la politique d’extermination, les comptes seraient déjà faits. Nul doute, dans notre chef, quant à la pertinence d’un tel diagnostic. »[1]

Dans notre chef à nous, par contre, il existe bien des doutes. Plus précisément, il existe deux types d’objections, l’un formel- méthodologique, l’autre de fond.

 

Questions de méthode

Ce qui frappe tout d’abord dans l’article en question est un désir d’«en finir », de faire accepter que le dossier est désormais clos et la soumission de nouveaux arguments n’est plus admissible:

« Après la relativement récente diffusion de ses textes et prises de position ouvertement antisémites […] on aurait pu croire et espérer que la cause était désormais entendue: nul doute ne devrait subsister désormais ni sur l’antisémitisme avéré du juriste et politologue allemand ni sur son ferme et jamais renié engagement nazi »[2].

L’affaire Schmitt serait donc une affaire jugée sur laquelle il n’y aurait plus lieu de revenir. Mais une telle clôture n’est possible et nécessaire que dans les affaires juridiques. Dans l’histoire, et dans les discussions théoriques, il n’ y a jamais une fin; il est toujours possible, et souhaitable, de produire de nouvelles interprétations et de donner un nouveau sens à des signifiants (qui semblent) figés et définitifs. Justement, un des principes essentiels des Lumières –dont Thanassekos se veut le défenseur- est celui de la critique qui veut qu’on laisse toujours ouverte, dans les questions théoriques, la possibilité d’un réexamen, d’une production de nouvelles lectures et significations. La clôture définitive renvoie plutôt à une eschatologie, ou tout au moins au paradigme théologique du juge divin. En l’occurrence on reconnait le fait que l’acte de parole (« speech act ») qui d’un certain point de vue est censé clore la discussion, est précisément celui qui d’un autre point de vue –du point de vue performatif- la prolonge, dans une phrase du type: «chez nous il n’y a pas de cannibales, on a mangé le dernier la semaine passée »[3]. Son équivalent dans le cadre d’une conception dogmatique –non critique- des Lumières serait «chez nous il n’y a plus de théologiens politiques, on a prononcé l’anathème sur le dernier la semaine passée. »

Ainsi, le président de la Fondation Auschwitz s’institue lui-même en juge dans une Cour de Justice théorico-politique de dernière instance qui, dans le cas d’espèce, se chargerait des aspects du dossier Schmitt que le Tribunal de Nuremberg lui-même aurait négligemment laissés de côté. En effet, le Tribunal allié qui a jugé les responsables nazis avait interrogé Carl Schmitt et l’avait absous de toute charge relative à une quelconque responsabilité politique en ce qui concerne les crimes du national-socialisme. Ceci ne semble pas satisfaire Thanassekos, pour qui pèserait sur la personne de Schmitt un autre type de responsabilité qui ne serait pas directement d’ordre politique mais relèverait de la responsabilité intellectuelle. Schmitt en tant que «mauvais professeur » («cattivo maestro») aurait ainsi cautionné, sinon inspiré, par ses écrits les actes de terreur et de génocide commis par le IIIème Reich. Manque de pouvoir lui attribuer une responsabilité en tant qu’auteur de ces crimes à l’instar de Goering ou de Himmler, on pourrait accuser Schmitt d’avoir « inspiré » au moyen de ses textes théoriques l’ensemble d’horreurs qui va de la Kristalnacht jusqu’à Auschwitz.

C’est ce que fait Thanassekos. Sans plus d’approfondissement dans le cadre de son article, il affirme que, sur cette question, il se place dans le sillage de Rigaux, qui « démontre les ambiguïtés, les limites et la surévaluation [de Schmitt] par les contemporains » (p. 82). Mais si l’existence des ambiguïtés et des limites chez un penseur constituait une preuve de culpabilité pour incitation au génocide, nous nous demandons quel penseur pourrait échapper à un tel réquisitoire! En effet, la pensée, et son expression dans la langue, sont par définition et par nature ambiguës et limitées; il n’y a pas de pensée tout à fait univoque et illimitée –sauf chez dieu, peut-être.

 

La question de fond

Mais voyons de plus près ce que « démontre » Rigaux. Celui-ci, comme Charles-Yves Zarka, n’hésite pas à produire une des thèses de Carl Schmitt, notamment sa doctrine de l’ennemi, comme preuve fondamentale de la continuité entre le théoricien du droit et de la politique et le complice des criminels. Rigaux en viendra même à affirmer dans un formidable contre-sens que «Appliquée aux relations interétatiques, la dichotomie amis-ennemis favorise les raccourcis simplistes tels la croisade de Ronald Reagan contre l’empire soviétique ou les déclarations moralisatrices du président George Bush pour justifier les guerres déclenchées contre la Serbie~Montenegro, contre l’Afghanistan et contre l’Irak »[4].

Le problème est que la lettre et l’esprit des textes de Schmitt sont à tout moment contraires à ce genre de justification. L’opposition ami-ennemi n’est pas et ne peut pas être chez Carl Schmitt l’expression d’un manichéisme politique. Il faudrait pour cela que la politique fût effectivement fondée sur une religion –le manichéisme en est une- ou une idéologie universelle ou universaliste. Or, Schmitt nous dit justement que, dans le cadre du système d’Etats européen post-westphalien, c’est le contraire qui est vrai.

L’antipacifisme de Schmitt est une revendication de la guerre, mais de la « guerre dans les formes » entre Etats souverains chère à Vattel: elle n’a rien à faire avec la criminalisation de l’ennemi au nom du « droit humanitaire » qui a justifié ces nouvelles formes d’intervention impérialiste que cite Rigaux. Au contraire, elle établit les bases d’une critique radicale de tout interventionnisme humanitaire ou pacifiste. Ceci n’a pourtant pas d’importance pour qui, incapable de séparer le concept d’ennemi de celui de criminel, est persuadé dans sa haine théologique que Schmitt n’est pas un adversaire théorique, ni même un ennemi politique, mais un criminel nazi dans le domaine de la théorie.

L’ « argument ultime » invoqué en faveur de la thèse de « continuité », c’est à dire les textes de Schmitt publiés par Zarka, sont précisément ceux qui nous permettent de constater une divergence certaine, voire une incommunicabilité entre le Schmitt théoricien du politique et le Schmitt nazi. Quand Schmitt parle contre les Juifs, il ne parle pas le langage du Begriff des Politischen, mais il utilise le discours déjà codifié par les nazis. Zarka remarque que « le terme de Rasse est employé par Schmitt dans plusieurs textes, notamment dans sa conférence du colloque de 1936, et dans un texte intitulé Die nationalsozialistische Gesetzgebung und der Vorbehalt des ‘ordre public’ im Internationalen Privatrecht, où le juriste soutient expressément la défense du ‘sang allemand’ ». Mais le terme biopolitique « défense du sang » ne fait pas partie du vocabulaire de Schmitt en tant que théoricien du politique. Le traitement des Juifs ne relève pas du politique, mais de la gestion des populations qui s’inscrit dans le paradigme libéral du gouvernement. Nulle part les Juifs ne sont érigés en ennemis politiques dans le sens de la Notion du Politique: ils sont traités en sous-hommes dans une perspective de racisme biologique entièrement étrangère a la problématique théorique de Schmitt. L’ennemi est, comme le dit Schmitt, mon égal. Il affirme dans son journal de pensée publié sous le titre Glossarium :

« L’histoire en résumé. L’ami et l’ennemi. L’ami est celui qui m’affirme et me soutient. L’ennemi est celui qui me remet en question (Nuremberg 1947). Qui donc peut me mettre en question ? Au fond, seulement moi-même.

L’ennemi est notre propre question exposée devant nous. Cela veut dire concrètement que seul mon frère peut être mon ennemi. Adam et Eve avaient deux fils : Caïn et Abel. »[5]

On voit bien que cette fraternité qui m’interroge et le combat qui est le propre de l’ennemi pourrait difficilement s’appliquer à des individus que l’idéologie raciste traite d’Untermenschen.

La notion d’ennemi est sans doute centrale dans la conception schmittienne du politique. Sans antagonisme pouvant déboucher sur un conflit « existentiel », où ce qui est en jeu est l’existence politique d’un peuple en tant qu’Etat, point de politique. « Un monde –soutient Schmitt- d’où l’éventualité de cette lutte a été entièrement écartée et bannie, une planète définitivement pacifiée serait un monde sans discrimination de l’ami et de l’ennemi et par conséquent un monde sans politique. »[6] Or, ce qui menace un Etat dans l’ordre post-westphalien dont Schmitt se réclame, c’est toujours un autre Etat, dans la mesure où l’Etat moderne s’est constitué sur la base de la liquidation de toute possibilité de guerre privée et de guerre religieuse ou civile. L’ennemi public est donc toujours un Etat. Des concepts comme celui de « guerre contre le terrorisme » ou de « guerre contre la drogue » ou bien de « guerre contre les infidèles ou les hérétiques » seraient informulables dans ce cadre. Au nom du droit public européen (ius publicum europaeum) Schmitt prône la limitation de la guerre et ne reconnaît comme « ennemis légitimes » ou « justi hostes » que les Etats. Ceci exclut du cadre de la « guerre dans les formes » toute « guerre totale » menée contre une population civile ou toute tentative d’extermination d’un ennemi. Le but de la guerre est la victoire sur l’ennemi, non son extermination. La guerre, pour Schmitt, ainsi que pour la grande tradition du droit international, est un acte politique; elle constitue même l’horizon du politique. C’est justement et paradoxalement le refus de la guerre, son interdiction et sa criminalisation qui vont faire sortir ce dangereux phénomène de ses gonds: la transformation de l’ennemi en ennemi de la paix et de l’humanité permettra aux puissances impérialistes d’envisager une liquidation de cet ennemi-criminel et de « punir » l’ensemble de la population de l’Etat en tant que complice. C’est bien le cas de toutes les « dernières de toutes les guerres » menées au nom du pacifisme, dont Schmitt affirmera dans des propos d’une grande actualité : « Des guerres de ce type se distinguent fatalement par leur violence et leur inhumanité pour la raison que, transcendant le politique, il est nécessaire qu’elles discréditent aussi l’ennemi dans les catégories morales et autres pour en faire un monstre inhumain, qu’il ne suffit plus de repousser mais qui doit être anéanti définitivement au lieu d’être simplement cet ennemi qu’il faut remettre à sa place, reconduire à l’intérieur de ses frontières . »[7]

L’illusion de l’unité

Vu qu’a priori Schmitt est condamné en tant que sympathisant du national-socialisme, l’ensemble de son travail théorique avant, durant et après sa collaboration avec le régime hitlérien doit exprimer sa culpabilité. De la même façon que Schmitt est condamné en sa qualité d’inspirateur de crimes de façon très lâche et abstraite, ses thèses théoriques –qu’elles soient juridiques, philosophiques ou théologiques- sont censées conspirer de manière uniforme à cet acte criminel qui est d’inspirer des crimes … Les thèmes principaux de Schmitt, que ce soit son identification du critère du politique dans l’opposition ami-ennemi, l’affirmation du caractère théologique des principaux concepts politiques ou son affirmation du caractère essentiellement politique de tout ordre juridique, seraient ainsi toujours déjà des thèmes nazis.

On ne peut pas nier que Schmitt ait soutenu le régime nazi, même dans certains de ses actes les plus odieux. Ainsi il s’est fait le défenseur du nouvel ordre constitutionnel qu’avaient représenté les pouvoirs d’exception conférés à Hitler ou l’apologiste des massacres perpétrés par ordre du Führer par les SS dans les rangs des SA lors de la « nuit des longs couteaux », ayant même accepté que ces actes mafieux aient été « couverts » par une justification « juridique » a posteriori. On ne peut pas ignorer non plus que –comme le rappelle à juste titre Zarka- il a défendu les lois raciales, et particulièrement les effets civils de cette législation infâme, au nom d’une conception décisionniste du droit positif. N’empêche que cette allégeance au régime ou à certains de ses aspects n’entraîne pas une identification de sa personne –et encore moins de sa pensée- avec lui. Certainement Schmitt est un réactionnaire et un adepte avoué de la pensée contre-révolutionnaire la plus extrême, celle d’un De Maistre ou un Bonald en France ou d’un Donoso Cortés en Espagne. Ceci entraîne bien sûr une acceptation de la problématique néo-absolutiste de ces auteurs qui ont associé l’idée d’une monarchie de droit divin au concept moderne de souveraineté tel qu’il s’est exprimée chez des penseurs comme Bodin ou Hobbes, mais aussi chez Rousseau et parmi les théoriciens français de la révolution. Cette pensée de la contre-révolution dont Schmitt se prétend le continuateur est bien loin du pluralisme juridique propre au régime féodal –quoiqu’elle en retienne l’origine théologique de la légitimité du monarque- et, paradoxalement, très proche des fondements mêmes de la théorie moderne de l’Etat: souveraineté, droit positif, décisionnisme. A tel point que la critique du libéralisme qui a été développée par ces trois grands réactionnaires se fait au nom d’une version qui se veut cohérente des fondements de l’Etat moderne. Leur revendication du décisionnisme et de la dictature en tant que fondements de tout pouvoir d’Etat éclaire d’ailleurs d’une lumière sinistre la nature même de l’Etat souverain, même quand celui-ci se couvre d’oripeaux « démocratiques ».

Nous savons en outre que le rapprochement entre Carl Schmitt et le régime nazi ne fut que tardif. Schmitt, en bon réactionnaire catholique, méprisait les mouvements de foule et l’idéologie populiste « völkisch » propre au national-socialisme. En bon contre-révolutionnaire, il s’était érigé avant le triomphe de Hitler en partisan de l’ordre en prônant la défense de la République de Weimar contre les deux extrémismes nazi et communiste au moyen de lois d’exception. S’il est favorable à la dictature, il l’est, au moins initialement, dans le but de défendre la République. Ce n’est qu’après la victoire du national-socialisme qu’il s’en rapprochera par un mélange d’opportunisme politique et de cohérence doctrinale. En tant que juriste positiviste il accepte l’ordre établi par les nouvelles autorités et s’empresse d’en faire une élaboration théorique dont l’aboutissement est son texte « Peuple, Etat, mouvement » qui essaie de faire la liaison entre sa problématique souverainiste classique et la radicalisation simultanée du principe de souveraineté, d’une part, et d’autre part, du principe biopolitique qui constitue l’identité du nazisme.

Tant par la tradition de pensée politique dont il se réclame que par son essai de compréhension et de justification juridique du régime nazi, Carl Schmitt est un penseur dangereux. Son danger tient beaucoup moins au fait qu’il soit un critique acharné des droits de l’homme et en général du libéralisme, qu’au dévoilement qui se produit dans son  oeuvre de la fâcheuse continuité existante entre les formes « normales » et les formes « exceptionnelles » de l’exercice du pouvoir d’Etat. Ceci prouve bien que ce n’est pas en tant que nazi que Schmitt doit être banni. Bien d’autres juristes qui ont collaboré avec le nazisme ont fait de belles carrières dans la RFA dont ils contribuèrent à élaborer la doctrine « anti-radicaux » et les lois antiterroristes. Après avoir « renié » le nazisme ces juristes du régime appliquèrent les principes du droit pénal national-socialiste à la défense de la démocratie libérale de guerre froide. Comme l’affirme Gerhard Wolf: «un grand nombre de pénalistes nazis de premier rang ont pu reprendre du service ou bien rester en service après la guerre, comme si le IIIème Reich n’avait eu aucune place dans leur biographie »[8]. La lecture de Schmitt gêne, non parce qu’il ait soutenu une dictature brutale et sanguinaire, mais parce qu’il ne cesse de nous rappeler –à l’instar de Lénine- que tout Etat est une dictature, même celui fondé sur les droits de l’homme et l’économie sociale de marché. Et il le fait en se réclamant de la tradition du droit public européen, en en exhibant les thèses et les enjeux au lieu des les occulter pudiquement.

Schmitt constitue ainsi, à l’instar de Spinoza, ce penseur « juif » auquel il a voué autant de haine que d’admiration, une « anomalie sauvage » dans la pensée européenne. Certes l’anomalie Schmitt est réactionnaire et triste, fondée comme elle l’est sur le « pessimisme anthropologique » le plus radical et n’a rien à voir avec la joie intelligente de l’individu et de la multitude recherchée par Spinoza. Les deux anomalies se rencontreront cependant dans leur refus commun de fonder le politique sur le consentement et le contrat.

A propos d’un autre penseur allemand qui dans le passé a aussi fait l’objet d’appels a l’exclusion pour cause des « tendances antidémocratiques », voire « pro-nazies », la philosophe américaine Wendy Brown note:

«Il y a une forme tout a fait différente de faire de la critique nietzschéenne une source de renouveau démocratique. La généalogie est particulièrement apte a dévoiler les attaches et les complicités d’une démocratie spécifique avec des principes non démocratiques. La généalogie défie les concepts de pureté: a travers la généalogie, des démocraties concrètes sont montrées comme intégrées dans des histoires d’impérialisme, esclavage, génocide, domination de classe ou punition et saturées aujourd’hui même par ce legs.»[9]

Cette remarque pourrait aussi s’appliquer, mutatis mutandis, à Schmitt. Si nous adoptions un regard généalogique plutôt que téléologique, nous verrions que la pensée et la politique d’un théoricien n’est pas un bloc monolithique, mais souvent un ensemble hétérogène d´ éléments qui proviennent d’une pluralité de directions et cristallisent chaque fois  dans une articulation nécessairement instable et aléatoire. Contrairement à une conception essentialiste et linéaire, il n’y a pas qu’une seule voie qui conduit d’une approche adoptée dans la théorie à un engagement pratique dans l’action politique. Il n’y a pas de déterminisme qui conduit de manière fatale de la théorie A au comportement politique B et vice-versa. Un exemple pour ceci est le cas de Heidegger, que Thanassekos lui-même invoque et compare à Schmitt. Or la production théorique de Heidegger n’a pas beaucoup de points communs avec celle de Schmitt, bien que leurs choix politiques fussent les mêmes.

 

Nous soutenons donc que l’engagement pratique de Schmitt n’est pas réductible et attribuable à sa théorie, mais qu’il s’agit de deux éléments qui se sont rencontrés dans la même personne d’une manière aléatoire. Bien sûr, après coup ces deux éléments se sont réadaptés et accommodés pour donner à tous, y compris à l’intéressé lui-même, une impression d’unité et de continuité. Mais nous ne sommes pas obligés de prendre tout cela à la lettre.

L’antagonisme –donc, l’existence elle-même- des idées politiques, a parfois un élément paradoxal, et produit nécessairement des croisements et des combinaisons inattendus ; Schmitt a utilisé des idées, des arguments, qui ne lui « appartiennent » pas, mais viennent de quelque part et vont quelque part – sont destinés à convaincre, à réfuter, à produire ou à éviter certaines conséquences … Parce que, dans le Kampfplatz (champ de bataille) que, selon Kant, constitue la pensée théorique, « toute thèse vise une place toujours déjà occupée par son adversaire»[10]. Quand donc nous rencontrons certaines thèses chez un auteur, nous ne pouvons pas a priori savoir lesquelles d’entre elles expriment la tendance propre à sa pensée et quelles sont là pour incorporer, anticiper, s’allier … etc. avec d’autres thèses. Notre tâche en tant que lecteurs est de faire l’archéologie de toutes ces couches et distinguer les divers courants.

Une autre continuité

Plutôt donc que la continuité entre la « Notion du Politique » et l’extermination de populations, une telle approche archéologique révèle une autre continuité : c’est précisément la négation de l’antagonisme constitutif du politique qui ouvre la voie à l’extermination des populations au nom d’une nouvelle version de la doctrine religieuse de la «guerre juste ».

Les nazis n’ont pas été les premiers ni les derniers à se prévaloir de cette doctrine lorsqu’ils s’en sont servis pour justifier leur politique de génocide contre les populations juives et autres peuples européens. Ce n’est pas par hasard qu’Hitler a fait appel au célèbre mensonge de «la guerre imposée par les juifs » pour les montrer comme des «ennemis de la paix », voire de l’Humanité, et justifier par là leur extermination.[11]  Si Schmitt a sans doute été antisémite ou anti-juif, il n’a jamais défendu l’idée d’une lutte acharnée contre les « ennemis de paix et de l’Humanité », qui serait diamétralement opposée aux fondements même de sa doctrine. Pour Schmitt, l’humanité ne peut pas avoir d’ennemis.

Aujourd’hui, l’ordre politique de nos sociétés s’inspire à la fois du principe de souveraineté et de la biopolitique, deux principes qui prennent racine dans la pensée rationaliste et se développent dans le cadre des Lumières –et que l’extrême droite ne rejette nullement. L’idée d’une philosophie des Lumières immaculée et sans la moindre faille n’est recevable après Marx et Freud que suite à un véritable acte de foi.

Au lieu donc de se scandaliser du fait que beaucoup de penseurs étudient Schmitt, pour attribuer ensuite cette « convergence » à la « critique plus ou moins ravageuse de la modernité », il serait plus utile de se demander si cette critique n’est en fait qu’une autocritique. Contrairement à une « conceit of purity», Schmitt, et le nazisme lui-même d’ailleurs, ne sont pas un  imperium in imperio  dans l’histoire de la pensée –et l’histoire tout court- européenne, ne sont pas tombés du ciel, mais constituent une version –quoiqu’une version peut-être perverse- de la modernité. D’ailleurs, la critique que Schmitt formule dans sa Théologie Politique ne consiste pas à distinguer la modernité de la tradition théologique pour dire que la deuxième est préférable à la première, mais bien au contraire consiste à relever la continuité entre les deux –puis qu’il a montré comment les notions politiques de la modernité sont basées sur des catégories théologiques. Il n’est donc pas exact de mettre en scène une opposition absolue où d’une part figurent les Lumières, la modernité, les droits de l’homme, l’universalisme et le rationalisme et d’autre les « anciens », le Moyen Age, l’absolutisme,  le racisme et … Carl Schmitt –y compris ceux qui sont « fascinés » par lui; l’image est beaucoup plus complexe et nuancée.

Par exemple, l’idée d’une hiérarchie des races humaines, était partagée, et développée dans le détail, par le représentant le plus illustre et le plus systématique de la pensée des Lumières : Immanuel Kant lui-même[12]. Cette hiérarchisation des groupes ethniques était déjà mise en pratique par les administrations coloniales des Etats européens –comme l’était d’ailleurs la technologie politique des camps, qui a été d’abord appliquée en Afrique du Sud et à Cuba avant d’être importée en Europe. Hannah Arendt, dans ses Origines du Totalitarisme, avait déjà analysé l’antisémitisme en tant qu’effet de l’expérience du colonialisme et de la gestion des populations[13].

Que l’héritage du colonialisme fait partie de la modernité libérale, ne signifie pas pour nous qu’on a enfin trouvé le « seul vrai coupable », la source unique d’où découlent tous les maux. Ceci reviendrait à substituer un déterminisme à un autre. Nous voudrions seulement suggérer que, dans la genèse d’un phénomène, il y a des généalogies plurielles, et qu’ en tout cas, les idées ne peuvent pas être déclarées les « causes » de phénomènes sociaux de masse. Et, inversement, qu’aucune théorie, même la plus noble et libératrice, n’est a priori immunisée face à son instrumentalisation et son implication dans une pratique honteuse.

Peut-on critiquer la modernité ? (Et comment ?)

Pour conclure, donc, nous soutenons qu’il serait inexact non seulement de présenter la prise de position politique de Schmitt comme réductible à sa théorie du politique, mais aussi de présenter toutes les deux comme radicalement étrangères à la modernité critique, rationaliste et libérale.

Nous pensons justement que l’intérêt fondamental d’au moins une partie de l’oeuvre de Carl Schmitt est sa critique –nullement irrationnelle- des Lumières. Le décisionnisme et la pensée juridique fondée sur la situation concrète, la théorie de la souveraineté comme exception, la théorie même du politique comme opposition fondamentale entre l’ami et l’ennemi sont toutes des thèses fortes avec lesquelles les théoriciens du droit et de la politique les plus éminents du XXème siècle ont eu à se confronter. Or, que nous propose M. Thanassekos? Que nous mettions toutes ces thèses de côté dans la mesure où l’auteur qui les a le mieux représentées serait couvert d’infamie à cause de sa collaboration avec le nazisme. Ce serait l’équivalent de demander à ce que l’oeuvre de Kipling soit rayée de l’histoire de la littérature du fait qu’il a été le chantre du colonialisme anglais en Inde ou même des massacres américains dans les Philippines, ou de réclamer qu’un auteur explicitement raciste comme Aristote –qui a développé une théorie de l’esclave par nature- soit éliminé de l’enseignement de la philosophie. Mais la capacité théorique, même le génie, ne sont pas incompatibles avec la dépravation morale, d’autant plus que celle-ci peut être jugée d’après de très multiples critères. Ce qu’on est en droit de demander à un penseur ce n’est pas que ses valeurs coïncident avec les nôtres, ni que sa pratique soit entièrement vertueuse, mais que les thèses qu’il avance soient capables d’éclaircir certains domaines de réalité. Tel est la seule vertu valable dans le domaine théorique.

La peur de la contamination des « esprits innocents » et l’exclusion des damnés ne sont pas nécessairement les méthodes le plus aptes pour faire face à la montée du racisme et de la xénophobie. La création d’un tabou conduit tôt ou tard à l’apparition de gens qui veulent « briser le silence », paraître comme courageux et contestataires et rompre le consensus. Admettre qu’il y a un enjeu, que la pensée et l’action démocratiques contiennent aussi des apories, des points aveugles, et que parfois elles se fondent sur un élément non démocratique, et qu’il est légitime, et utile, de discuter et penser sur tout cela, pourrait s’avérer une arme plus efficace contre la tentation totalitaire.

Alors même que des thèmes libéraux tels les droits de l’homme et l’universalisme président à la Guerre Globale Permanente, Carl Schmitt est un des auteurs les plus éclairants sur les paradoxes de notre actualité. Le pacifisme militaire, l’universalisme discriminatoire, la liquidation de l’espace politique au nom du consensus sont la triste substance de notre quotidien. Certes, on peut reprocher à juste titre à Carl Schmitt qu’il n’ait pas reconnu ces mêmes phénomènes à l’œuvre –et à une très grande échelle- dans la politique national-socialiste, voire qu’il ait refusé de voir lui-même ce que le national-socialisme peut avoir de continuité avec l’Etat bourgeois libéral. Hannah Arendt, Michel Foucault et Giorgio Agamben l’auront fait à sa place. Ceci n’ôte rien à l’intérêt de sa pensée. Si donc les discussions autour de lui « ont de quoi surprendre », tant mieux. La surprise est souvent un indice d’une rencontre avec l’événement, avec quelque chose d’important et d’inattendu. Ceci est de loin préférable à des discussions tout à fait prévisibles et répétitives.

Le Directeur de la Fondation Auschwitz se dit « étonné » du fait que, non seulement entre les apologistes de Schmitt, mais même « chez des intellectuels à qui nous ne saurions attribuer de telles sombres intentions, la question de l’évaluation de l’œuvre de Carl Schmitt reste positivement ouverte ».

D’après nous, en ce qui concerne Schmitt, « tant son antisémitisme avéré, que son engagement politique, aussi que la caution qu’il a apporté au national-socialisme », posent par contre un problème majeur ; et c’est précisément pour cette raison qu’il faut laisser la discussion « positivement ouverte » : ce sont les problèmes qu’il faut étudier et discuter, non pas la manque de problèmes. Au moins pour cette raison que, pour que le lecteur puisse juger si le « diagnostic politique et théorique sur l’œuvre de Carl Schmitt » proposé dans les pages de « Thea » fait doute ou non, il faut tout au moins qu’il lise l’œuvre de Carl Schmitt –et qu’il en discute avec d’autres ! Ce que d’ailleurs M. Thanassekos a lui-même fait, pour écrire (et en écrivant) son article. Or quand il exige avec impatience que les autres cessent enfin de lire et discuter sur cette même œuvre, il leur nie la possibilité de faire ce que lui a fait et leur demande d’accepter sa conclusion sans examiner la chose par eux-mêmes. Ce qui ne nous paraît tellement compatible à l’injonction principale des Lumières, qu’il faut penser soi-même et non pas par délégation. Sapere aude! Ose savoir! disait Kant en citant -peut-être malgré lui- ce grand ennemi de la pureté qu’était le serpent dans le jardin de l’Éden. Le côté obscur et même diabolique des Lumières, le risque qu’entraînent toute pensée et toute action humaines véritables, est connu, en effet, depuis longtemps. Faut il pour autant renoncer au savoir et à l’action et accepter de nouvelles tutelles?


[1]             Thanassekos, Ibid

[2]             Y. Thanssekos, Le débat… In Thea, 4, 2007, p. 81. Ci-après, les phrases entre guillemets sans autre mention sont des citations de cet article.

[3]           Exemple emprunté de Michel PECHEUX, « Le mécanisme de méconnaissance idéologique », in Les Vérités de La Palice. Linguistique, sémantique, philosophie, Maspéro, collection Théorie, 1975 –traduction anglaise : « The Mechanism of Ideological (Mis)recognition», in Slavoj Žižek (ed.), Mapping Ideology, London/New York: Verso, p. 151.

[4]           FRANCOIS RIGAUX : Carl Schmitt (1888-1985) : La mise en accusation d’un théoricien du droit, in Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz / Driemaandelijks tijdschrift van de Stichting Auschwitz, n° 88 juillet-septembre 2005 / nr. 88 juni-september 2005

[5]Historia in nuce. Freund un Feind. Der Freund ist, wer mich bejaht und bestätigt. Feind ist, wer mich in Frage stellt (Nürnberg 1947). Wer kann mich denn in Frage stellen ? Im Grunde doch nur ich mich selbst.

Der Feind ist unsere eigene Frage als Gestalt. Das bedeutet in conreto: nur mein Bruder kann mich in Frage stellen und nur mein Bruder kann mein Feind sein. Adam und Eva hatten zwei Söhne : Kain und Abel.” C. Schmitt, Glossarium, Berlin, Duncker und Humblot, 1991, 13.2.49, p. 217.

[6] Carl Schmitt, La notion de politique, Paris, Champs/Flammarion, 1992, p.73

[7] C. Schmitt, op.cit., p. 75

[8]           Cf. Prof. Dr. Gerhard Wolf, Befreiung des Strafrechts vom nationalsozialistischen Denken, in Humboldt Forum Recht, HFR 9/1996, S. 1 (http://www.humboldt-forum-recht.de/deutsch/9-1996/beitrag.html#1). Cet article fait état du fait que nombre des pénalistes nazis ont repris du service dans la RFA dès l’après-guerre en tant que juristes et professeurs.  Bien sûr, les Festchriften (livres-hommage) qui leur furent consacrés à la fin de leur longue carrière maintenaient un silence discret sur leur passé. C’est grâce à ces individus que la RFA a assuré la continuité entre la code pénal nazi et le nouveau code qui, au lieu de reprendre le code pénal de 1871, entérine des éléments essentiels du code nazi.

[9]              “There is an entirely different way in which Nietzsche’s critique could be a source of democratic renewal. Genealogy is uniquely suited to bring to light a specific democracy’s historical attachment to and imbrications with nondemocratic principles. Genealogy challenges conceits of purity: through it, particular democracies are revealed as enfolded within histories of imperialism, slavery, genocide, class dominance, or punishment and as saturated with these legacies in the present”. Wendy Brown, Politics out of history, Princeton University Press 2001, p. 135. (traduction des auteurs).

[10]        Louis Althusser, « Soutenance d’Amiens », in : Positions, Éditions Sociales 1975, 1976.

[11]          « Ich will heute wieder ein Prophet sein: Wenn es dem internationalen Finanzjudentum in und außerhalb Europas gelingen sollte, die Völker noch einmal in einen Weltkrieg zu stürzen, dann wird das Ergebnis nicht die Bolschewisierung der Erde und damit der Sieg des Judentums sein, sondern die Vernichtung der jüdischen Rasse in Europa.» Adolph Hitler, Reichstagsrede am 30. Januar 1939, in Völkischer Beobachter. Münchner Ausgabe, 31. Januar 1939

[12]          Cf. Raphaël Lagier, Les races humaines selon Kant, Paris, PUF 2004.

[13]          Cf. p.ex.: « In The Origins of Totalitarianism, Hannah Arendt argued that there was an inextricable, causal link between the establishment of European overseas colonial empires in the late nineteenth century and the murderous anti-Semitism of the Nazis in the twentieth » (phrase empruntée du « call for papers » pour le colloque « German Imperial Biographies: Soldiers, Scientists, and Officials and the «Arendt Thesis» », http://hsozkult.geschichte.hu-berlin.de/termine/id=4366).

Cet article a été publié dans la revue bilingue (GR-FR) Théa/ΘΕΑ, no 5, Bruxelles 2008

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